Une capacité à comprendre la complexité

Souvent, nous apprécions les réponses rapides, les positions tranchées, et les explications simples. Le temps pris pour saisir la complexité des faits est ...

2026

1/23/20262 min read

Souvent, nous apprécions les réponses rapides, les positions tranchées, et les explications simples. Le temps pris pour saisir la complexité des faits est bien des fois, perçu comme un détour inutile. Pourtant, notre capacité à saisir la complexité nous aide à saisir ce qui semble incohérent ou contradictoire.

Elle se manifeste lorsque l’on accepte qu’une situation ne se laisse pas simplifier. Lorsqu’on reconnaît qu’un phénomène a plusieurs causes, plusieurs effets, plusieurs récits. Par exemple, quand on parle de crise climatique, on ne parle pas seulement d’environnement. On parle d’organisation du travail, de logement, de transport, d’inégalités territoriales, de rapports nord-sud. Réduire cette crise à une affaire de comportements individuels ou à une solution technologique unique est une manière de simplifier les faits.

Même chose pour les tensions sociales : dire qu’elles relèvent uniquement de la colère ou de la mauvaise foi, c’est faire fi des empilements de précarité, de déclassement, de la frustration.

C’est cette capacité à saisir la complexité qui se manifeste quand des groupes refusent de se laisser enfermer dans des oppositions binaires, quand des collectifs maintiennent des espaces de discussion là où tout pousse à la polarisation, ou même quand des décisions sont prises en sachant qu’elles devront être corrigées, ajustées, reprises. C’est aussi elle qui apparaît dans ces moments où l’on résiste à la tentation de choisir trop vite un camp, où l’on accepte de suspendre le jugement, non par faiblesse, mais par rigueur. C’est refuser de simplifier les faits, les informations, les expériences. C’est prendre en compte le contexte, les histoires imbriquées, les conséquences inattendues.

Elle est aussi une manière, de décider ensemble. On la rencontre alors dans les groupes où l’on prend le temps d’écouter des points de vue divergents, dans les assemblées où l’on accepte que tout ne soit pas clair immédiatement, dans les collectifs qui préfèrent une décision imparfaite et réfléchie à une réponse rapide, mais insensée.

Elle se manifeste lorsque nous acceptons de ne pas avoir raison, lorsque nous comprenons que la vérité se construit dans l’ajustement continu. Elle permet aux désaccords de coexister sans se transformer en fractures.

Elle nous offre un espace où l’on peut dire « à la fois » , plutôt que « ou ».

Dans une période où l’urgence est souvent invoquée pour suspendre la réflexion, la capacité à saisir la complexité est une force politique discrète, mais décisive. Elle permet une chose rare : agir sans renoncer à comprendre. Penser avec la complexité, c’est accepter que les situations que nous traversons ne soient ni propres, ni cohérentes, ni immédiatement intelligibles. C’est reconnaître que les crises contemporaines (écologiques, sociales, démocratiques) ne relèvent pas d’une seule cause, ni d’un seul niveau de décision.

Elle ne garantit pas le consensus. Elle n’apaise pas automatiquement les conflits. Elle empêche que le monde soit gouverné uniquement par des récits simplifiés, conçus pour aller vite, rassurer ou dominer. Elle est une force de résistance face aux solutions simplistes. Elle freine les décisions irréversibles. Elle protège contre les certitudes qui excluent. Elle nous rappelle qu’habiter le monde suscite plus de questions que de réponses.