Manger, une force collective insoupçonnée
À force de parler d’alimentation en termes de risques, de chiffres et de performances, nous avons fini par oublier l’essentiel. Manger n’est pas seulement une affaire de...
2026
1/28/20263 min read


À force de parler d’alimentation en termes de risques, de chiffres et de performances, nous avons fini par oublier l’essentiel. Manger n’est pas seulement une affaire de calories, de nutriments ou de logistique. C’est un geste ordinaire, répété chaque jour, par lequel se tissent des liens, se transmettent des mémoires et se maintient une forme de cohésion. Malgré les contraintes économiques, le manque de temps ou la précarité, manger reste un acte profondément social, symbolique et politique. Une force discrète, souvent invisible, mais toujours active.
Un acte symbolique
Les repas marquent aussi les moments importants de notre vie. Naissances, mariages, deuils, fêtes religieuses ou civiles : on mange pour signifier le passage, l’appartenance, la continuité. Le repas devient alors un langage.
Le pain rompu, le thé partagé, le café offert, le gâteau d’anniversaire, le repas de rupture du jeûne, la table dressée pour un invité inattendu : ces gestes disent l’hospitalité, la reconnaissance, parfois le pardon. Offrir à manger peut être un geste de paix.
Même dans des contextes de grande précarité, cette dimension symbolique persiste. Dans les camps, les centres d’accueil, les foyers, on recrée des cuisines improvisées, on reproduit des plats du pays d’origine, on se bat pour préserver des saveurs familières. Nourrir, c’est alors résister à la déshumanisation.
Une force spirituelle
Manger engage aussi une relation au vivant. Cela suppose d’accepter que quelque chose a été cultivé, élevé, transformé, parfois sacrifié. Dans de nombreuses traditions, cette conscience donne lieu à des rituels de gratitude, à des bénédictions, à des silences avant de commencer.
Même là où ces formes se sont sécularisées, il reste une attention particulière portée à l’origine des aliments, aux saisons, au respect de ce qui est consommé. Manger lentement, cuisiner pour d’autres, refuser le gaspillage, ce sont aussi des manières d’habiter le monde avec plus de considération.
Une dimension politique
Manger est un acte politique, même lorsqu’il n’est pas revendiqué comme tel. Choisir de cuisiner ensemble, de maintenir des cantines solidaires, des repas associatifs, des cuisines collectives, c’est affirmer que l’alimentation n’est pas qu’une marchandise.
Dans de nombreux quartiers, des initiatives locales réinventent des formes de repas partagés pour lutter contre l’isolement. Dans les mobilisations sociales, les cuisines de lutte jouent un rôle central : nourrir les corps pour soutenir les engagements. Dans les contextes de crise, la capacité à s’organiser pour nourrir les plus vulnérables devient un indicateur fort de cohésion sociale.
Tant que nous continuons à faire de la place au repas partagé, aux gestes transmis, aux cuisines modestes mais signifiantes, nous maintenons la possibilité de faire société autour de besoins fondamentaux, sans les réduire à leur seule fonction biologique.
Manger reste un acte de lien. Et ce lien, discret, quotidien, imparfait, constitue l’une de nos ressources collectives les plus précieuses. C’est une force sociale parce que cet acte transmet des savoirs et des mémoires. Il organise le lien sans passer par le discours, rend visibles les solidarités, crée des espaces de reconnaissance. De plus, tant que manger reste un acte partagé, il demeure une ressource fondamentale pour faire société.
Cette force nous est utile parce qu’elle agit là où beaucoup d’autres leviers échouent : dans le quotidien, dans le concret, dans le répétitif. C’est un héritage, un point d’appui à partir duquel des choses essentielles peuvent encore se tenir, se réparer ou se renouveler.



