Les récits, une ressource essentielle dans le contexte d’aujourd’hui?

Nous passons une grande partie de notre vie à raconter. Nous racontons comment c’était « avant », d’où l’on vient, ce qu’il s’est passé, « chez nous, on fait comme ça ». Nous commençons une phrase par...

2024

9/10/20246 min read

Nous passons une grande partie de notre vie à raconter. Nous racontons comment c’était « avant », d’où l’on vient, ce qu’il s’est passé, « chez nous, on fait comme ça ». Nous commençons une phrase par : « Tu sais, à l’époque… » ou « Chez nous, on disait que… » et un récit circule.

Ces récits sont une forme de communication qui, à l’échelle collective, nous permet de formuler nos visions et nos interprétations du réel, de transmettre des valeurs, des savoirs et des expériences. Ce ne sont pas de simples souvenirs. Ils sont une manière de relier les personnes, de transmettre des repères, de donner du sens à ce qui arrive. Ils inscrivent le présent dans une continuité plus vaste.

Toutes les sociétés humaines produisent des récits (oraux ou écrits, mythiques ou historiques, imaginaires ou réalistes) et ceux-ci peuvent avoir des fonctions diverses. Par exemple, les cosmogonies et mythes d’origine expliquent le monde. Les contes et paraboles transmettent des normes morales. Les légendes et récits fondateurs renforcent la cohésion sociale. Les récits funéraires accompagnent les rituels liés à la mort. Il faut aussi savoir que les récits sont toujours enracinés dans une culture particulière. Ils reflètent les croyances, les normes, les peurs, les espoirs et les représentations symboliques propres à un groupe social et constituent un miroir de nos cultures. Ils nous permettent de raconter qui nous sommes et d’exprimer nos peurs comme nos rêves.

Toutefois, on ne doit pas oublier que les récits sont très souvent instrumentalisés. Certains renforcent des préjugés, nourrissent des divisions ou perpétuent des inégalités et, en temps de crise, des récits erronés ou manipulés peuvent se diffuser rapidement et causer beaucoup de tort. La peur et l’incertitude créent un terreau favorable à des récits simplificateurs, qui désignent des boucs émissaires ou déforment la réalité. Il n’en demeure pas moins qu’en dehors de cette tendance, à laquelle il convient d’être attentif, les récits constituent pour plusieurs raisons une ressource face aux catastrophes que l’on nous annonce et à celles qui sont déjà là.

Des récits

Parmi les récits, on trouve notamment le récit officiel, généralement produit, promu et diffusé par des institutions de pouvoir (gouvernements, institutions éducatives, médias). Sa diffusion est souvent large et systématique, visant une audience nationale ou internationale. Il a pour objet de légitimer l’autorité en place, de créer une identité nationale unifiée ou de maintenir l’ordre social, en véhiculant des valeurs, des normes et des idéaux conformes aux intérêts des groupes dominants. Il vise généralement à établir une vérité unique.

On trouve aussi le récit populaire, qui émane des communautés, des individus, des traditions orales ou des cultures locales. Il est souvent transmis de manière informelle à travers le folklore, les légendes, les chansons, les contes ou encore les médias indépendants. Ces récits, souvent issus des marges, jouent un rôle clé dans la résistance à l’oppression. Ils permettent à des groupes minoritaires ou marginalisés de se réapproprier leur histoire, de redéfinir leur rôle dans la société et de lutter pour leur reconnaissance. Ils peuvent être plus souples, évolutifs et capables de s’adapter aux changements sociaux. Ils sont souvent plus critiques, irrévérencieux ou subversifs, remettant en question les récits officiels.

D’autres formes de récits existent en dehors des récits officiels et populaires. Ils sont issus, par exemple, des médias citoyens et des plateformes de publication en ligne. Ils mettent en avant les témoignages de groupes marginalisés ou opprimés (minorités ethniques, classes sociales défavorisées, femmes, etc.) pour compléter ou contester les récits dominants. Ceux-ci permettent à un plus grand nombre de personnes de partager leurs propres histoires et points de vue. Ils offrent une vision plus nuancée et critique de l’histoire et de la société et contribuent à une compréhension plus complexe et moins centralisée des événements.

Pour quoi faire ?

L’importance des récits se manifeste à plusieurs niveaux. Ils servent à forger et à consolider l’identité du groupe. Ils racontent l’histoire, les valeurs, les croyances et les aspirations communes, offrant ainsi un cadre de référence qui permet aux membres de se reconnaître entre eux. Ils permettent de transmettre des connaissances, des traditions et des enseignements de génération en génération et renforcent la continuité historique ainsi que l’appartenance à un ensemble plus vaste. Par exemple, les récits fondateurs d’une nation créent une continuité historique et justifient parfois les structures de pouvoir en place. En parallèle, les récits populaires peuvent servir de contre-récits, offrant une version alternative de l’histoire et alimentant des mouvements de contestation ou de revendication.

Ces récits favorisent aussi la compréhension des faits. Ils les présentent et en proposent une lecture qui, même imparfaite, offre une manière de les interpréter. Ils jouent un rôle central dans la transmission des valeurs et l’élaboration de nouveaux repères, notamment dans des contextes marqués par des ruptures (colonisation, esclavage, génocide, exil). En Guadeloupe, par exemple, les récits populaires oraux, notamment ceux des conteurs, transmettent des valeurs de survie, de dignité et de solidarité dans un monde hérité de la domination. Ils traduisent une résistance à l’effacement colonial et transmettent des repères adaptés au contexte et aux nouvelles conditions de vie.

Ils sont aussi un lien entre générations, communautés et cultures. Ils permettent de transmettre des savoirs, des valeurs et des mémoires, et assurent une continuité culturelle face aux ruptures historiques ou sociales. Ils nourrissent l’imaginaire du futur en s’appuyant sur des héritages partagés. De plus, ils permettent d’imaginer des alternatives pour l’avenir et d’inspirer des changements.

Dans un monde marqué par des crises multiples – climatiques, sociales, économiques – ils offrent un espace de réflexion et de construction collective. C’est ce que montre l’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o dans Decolonising the Mind (1986). Il y présente le récit comme un outil pour décoloniser l’imaginaire et permettre aux peuples de retrouver leur dignité, de penser autrement et, ainsi, de transformer leur réalité politique et sociale. Il appelle d’ailleurs à une véritable révolution narrative, où les récits africains remplaceraient ceux imposés par la colonisation.

Ainsi, nos récits ne sont pas de simples témoignages du passé ou du présent ; ce sont des outils actifs avec lesquels nous façonnons le monde. Ils constituent une ressource essentielle dans le contexte actuel. En période de crise, l’incertitude génère souvent des peurs ; nos récits nous permettent alors de donner une cohérence au chaos et d’expliquer les bouleversements. Ils nous offrent un cadre compréhensible, autant à l’échelle individuelle que collective. Il reste néanmoins à voir quels nouveaux récits émergeront pour expliquer et guider les sociétés dans cette période singulière.

Conclusion

Dans le contexte que nous traversons aujourd’hui, les récits jouent un rôle important. Les crises, souvent accompagnées de fausses informations et de récits alarmistes ou erronés, nous plongent dans l’incertitude. Les récits fondés sur une compréhension des faits permettent, eux, de structurer les événements chaotiques en proposant des explications qui aident à comprendre ce qui se passe et pourquoi cela arrive. Ils donnent une cohérence à la réalité, ce qui contribue à renforcer la cohésion sociale.

Au final, nos récits ne se limitent pas à une lecture du présent ou du passé. Ils nous permettent aussi d’imaginer des alternatives pour l’avenir. Face aux crises, ils offrent des visions qui aident à envisager des solutions créatives et de nouvelles manières d’organiser la société. À travers les perspectives qu’ils proposent, ils deviennent des outils pour penser des transformations profondes et trouver des réponses aux enjeux actuels. Ils nous aident à faire face à l’incertitude et, à ce titre, constituent une ressource précieuse.