La solidarité, une force qui fait jaillir la source

C’est précisément parce qu’elle transforme ce qui semblait dispersé en puissance commune que la solidarité est, sans nul doute, l’une des plus décisives de nos forces. La réalité nous le rappelle à chaque fois que nous nous rassemblons face...

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9/23/20235 min read

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Une capacité d’agir

Dans le roman, la source existe déjà. Elle est là, enfouie. Cependant, tant que le village est divisé, elle reste inutilisable. Ce n’est qu’au moment où les habitants acceptent de dépasser leurs querelles qu’elle devient réellement une ressource.

Les ressources ne sont pas seulement matérielles. Elles sont relationnelles. Une solution peut exister, mais sans confiance, sans coopération, elle ne change rien.

De la même manière, dans nos contextes contemporains, les ressources sociales et culturelles sont souvent présentes : expériences partagées, savoir-faire collectifs, mémoires communes ... Elles restent néanmoins invisibles ou inexploitées lorsque la méfiance domine. La solidarité permet de transformer une possibilité en réalité.

La métaphore de la main ouverte, puis du poing fermé, est d’ailleurs particulièrement éclairante. Chaque doigt, pris isolément, est faible. Ensemble, ils deviennent compacts et puissants. Ce passage de ce qui est dispersé à ce qui est relié est au cœur de la solidarité.

Dans un monde où l’on individualise les difficultés (échec scolaire, précarité, mal-être...) le roman nous invite à une autre lecture. La solidarité ne supprime pas les vulnérabilités individuelles. Elle les reconfigure. Elle transforme des fragilités parallèles en une capacité collective d’action.

Une écologie des liens

On perçoit aussi dans ce roman l’intimité et la résonance entre ces personnes et leur environnement. Si les humains vont mal, la terre va mal parce qu’ils la maltraitent. Si la terre va mal, immanquablement les habitants paient le prix et les liens entre eux en pâtissent. Prendre soin de la terre, c’est aussi prendre soin du collectif, et inversement. Son intuition suggère que la solidarité ne concerne pas seulement les rapports humains.

En soulignant ainsi l’importance de vivre en harmonie avec la terre, Roumain révèle sa conscience écologique et pose une problématique tout à fait actuelle et universelle. Il rappelle combien la terre et les humains sont interdépendants. Lorsque les relations sociales se dégradent, l’environnement est maltraité. Lorsque l’environnement se détériore, les tensions sociales s’accentuent. La solidarité devient alors une force de régulation : elle limite la violence envers les autres comme envers l’environnement.

C’est précisément parce qu’elle transforme ce qui semblait dispersé en puissance commune que la solidarité est, sans nul doute, l’une des plus décisives de nos forces. La réalité nous le rappelle à chaque fois que nous nous rassemblons face aux épreuves, que nous demandons ou proposons de l’aide. Cependant, c’est à travers le roman de Jacques Roumain, «Gouverneurs de la rosée», que j’ai trouvé l’une des illustrations les plus poétiques de cette force.

Une histoire

À son retour chez lui à Fonds Rouge en Haïti, après quinze années passées à couper la canne-à-sucre à Cuba, Manuel découvre une terre déboisée et désertique. À force d’être « maltraitée », celle-ci s’est « révoltée » et ne produit plus que « sécheresse, misère et désolation. » C’est aussi un contexte dans lequel « l’un déteste l’autre », où « la famille est désaccordée » et où « les amis d’hier sont les ennemis d’aujourd’hui…» Toutes ces tensions ne font qu’exacerber la dureté du quotidien.

Selon Manuel la fin de la misère ne viendra ni des prières aux loas ni des «cérémonies pour faire tomber la pluie». Il se propose plutôt, avec la complicité d’Annaïse, de trouver la source d’eau et de la partager pour permettre à nouveau à tous de vivre de cette terre à laquelle ils sont attachés. Cela sous-entend de se réconcilier, de revenir à la fraternité, à l’esprit du coumbite. C’est cela qui est au coeur de l’oeuvre et qui fait écho au parcours de l’auteur comme ardent défenseur des droits de l’homme.

Ainsi, J. Roumain met en scène avec poésie sa foi en la solidarité, en l’unité, en la force et la grandeur du peuple haïtien. À travers l’expérience de ces habitants des mornes et des plaines, on sent bien que la terre est tout. « Ton morceau de terre est ta liberté », dit Manuel.

Une force structurante

Ce que fait Gouverneurs de la rosée, en plus d’une belle histoire de réconciliation, c’est une démonstration que la solidarité est indispensable au développement.

En réalité, dans le village de Fonds Rouge, la sécheresse n’est pas qu’un phénomène naturel. Elle est le symptôme d’un collectif fragmenté. Les rancunes anciennes, les rivalités familiales, les humiliations accumulées ont desserré les liens. Chacun vit à côté des autres, mais plus vraiment avec eux. Et c’est là que le roman devient profondément actuel.

Nos sociétés connaissent d’autres formes de sécheresse : l’isolement social, la compétition exacerbée, la défiance généralisée, le sentiment d’impuissance face aux crises. Nous cherchons souvent des réponses techniques, des dispositifs, des solutions individuelles. Mais Roumain nous rappelle quelque chose d’essentiel : sans lien, il n’y a pas de solution durable. La solidarité n’est pas seulement ce qui rend la vie plus douce ; elle est ce qui la rend possible.

Une leçon pour aujourd’hui

Roumain rappelle que le progrès demande du courage. Il suppose de renoncer à des violences pour que le collectif se transforme. Il nécessite une lecture ouverte. Dans nos institutions, nos quartiers, nos établissements, nous avons des regards fragmentés des faits. Nous traitons les tensions une à une. Nous intervenons sur les symptômes.

Roumain nous invite à poser une autre question: « Qu’est-ce qui nous relie ?» La solidarité apparaît alors comme une force concrète, capable de restaurer la dignité, renforcer l’autonomie, rendre possible l’action commune, transformer un territoire.

Ce roman reste une illustration littéraire de ce que nous observons encore aujourd’hui :
les sociétés tiennent moins par la contrainte que par les liens. Lorsque ces derniers sont réactivés, une source peut à nouveau couler, là où l’on croyait la terre définitivement sèche.