Etre des "humains augmentés"
« Humain augmenté », est l’expression employée pour évoquer notre usage des technologies : téléphone intelligent, l’intelligence artificielle, objets connectés en tous genres… Depuis leur apparition, nous ne ...
2026
6/16/20264 min read
Cette situation constitue peut-être l’un des symptômes majeurs de notre condition technologique actuelle. Nous sommes exposés à un volume de stimulation sans précédent dans l’histoire humaine. Notifications, flux d’actualité, vidéos courtes, sollicitations permanentes : notre attention est devenue une ressource économique exploitée par les plateformes numériques. Le philosophe Yves Citton parle ainsi d’«économie de l’attention »(2) pour décrire un capitalisme qui ne vend plus seulement des produits, mais capte directement notre disponibilité mentale.
Nous ne sommes probablement pas devenus des cyborgs au sens spectaculaire imaginé par la science-fiction. Nous sommes devenus autre chose : des humains continuellement assistés, augmentés par des extensions numériques invisibles qui modifient silencieusement notre mémoire, notre rapport au temps, notre attention et notre manière d’habiter le monde. La technologie fait, aujourd’hui, de nous des assistés, enfermés dans des bulles.
Si la question est de savoir « lesquelles de nos forces pourraient nous aider… » dans ce contexte particulier, alors, la capacité à préserver son attention pourrait devenir une forme nouvelle de résistance. La véritable résilience, elle, sera peut-être mentale avant d’être matérielle. Nous parlons souvent de résilience écologique, énergétique ou économique. Il faudrait aussi parvenir à préserver son discernement dans un environnement conçu pour fragmenter l’attention ? Comment continuer à penser librement lorsque nos perceptions, nos émotions et nos interactions passent de plus en plus par des systèmes algorithmiques ? Car le risque n'est peut-être pas que les machines deviennent humaines.
Peut-être alors, qu’être capable de lire longtemps, de réfléchir lentement, de mémoriser, de se concentrer sans stimulation permanente pourrait devenir une compétence rare. Peut-être que la véritable modernité consistera à apprendre non pas à augmenter toujours davantage nos capacités, mais à préserver ce qu’il reste de profondément humain en nous, pour ne pas oublierce que nous sommes capables de faire, ou d’être sans ce « progrès ». On peut, par exemple, penser à la parole, la rencontre, la réflexion, l’attention, la mémoire et même notre capacité à supporter l’incertitude qui fait partie de notre condition, mais qui aujourd’hui, nous effraie.
« Humain augmenté », est l’expression employée pour évoquer notre usage des technologies : téléphone intelligent, l’intelligence artificielle, objets connectés en tous genres… Depuis leur apparition, nous ne mémorisons plus les numéros de téléphone. Nous ne retenons plus les itinéraires. Nous déléguons nos souvenirs à des serveurs, nos choix à des algorithmes, notre orientation à des GPS, notre attention à des notifications. Tous sont devenus nos prothèses cognitives permanentes, mais peuvent-ils nous être utiles aujourd’hui?
Bien sûr, ces technologies augmentent réellement certaines de nos capacités. Elles nous donnent accès à une quantité de connaissances inimaginable il y a encore trente ans. Elles facilitent la communication, la création et l’apprentissage. Ces mutations se sont installées par confort et le numérique nous simplifie la vie. Il nous évite d’attendre, de chercher, de mémoriser, parfois même de réfléchir longtemps. Cette transformation s’est installée parce qu’elle était pratique. Le GPS améliore nos déplacements. Les réseaux sociaux augmentent nos interactions sociales. Les outils numériques améliorent notre productivité et l’intelligence artificielle multiplie encore cette dynamique.
Toutefois, cette évolution est si récente et si massive que nous peinons encore à mesurer ses effets profonds sur nous. Elle modifie non seulement notre manière de communiquer, mais aussi notre rapport à la solitude, à la présence et à nous-mêmes. Nous sommes hyperconnectés et souvent incapables de supporter quelques minutes sans consulter un écran. Ce qui était autrefois un espace mental vide (d’attente ou d’ennui) est désormais saturé de stimulation.
L’accélération évoquée par Hartmut Rosa (1) que ce soit à propos des communications, des transports, du travail ou de l’information, ne produit pas forcément plus de maîtrise. Elle engendre souvent une sensation diffuse de saturation et de perte de contrôle. Nous pouvons écrire sans écrire, penser sans formuler complètement sa pensée. Ainsi, toute augmentation produit également une dépendance. À chaque problème correspond désormais une assistance instantanée. Aujourd’hui, une partie croissante de nos capacités mentales repose sur des systèmes numériques externes.
Nous devenons plus performants, mais plus fragiles. Le GPS réduit aussi progressivement notre capacité naturelle d’orientation spatiale. Les réseaux sociaux nourrissent des phénomènes massifs d’anxiété, de comparaison et de dépendance à la validation. C’est peut-être là le paradoxe central de l’humain augmenté contemporain : nous augmentons nos capacités individuelles en échange d’une dépendance croissante. Nos vies reposent désormais sur des infrastructures invisibles extrêmement complexes : batteries, réseaux, serveurs, plateformes, cloud, algorithmes. Une panne prolongée d’internet ou d’électricité suffit aujourd’hui à désorganiser profondément le quotidien de millions d’entre nous.

