Des mémoires
Dans nos cuisines, nous répétons des gestes appris sans qu’on nous les ait jamais vraiment expliqué. De la façon de couper les légumes, d’incorporer des...
2025
4/18/20254 min read


Une source d’innovation
En intégrant les apprentissages du passé, elles développent une capacité d’adaptation. Paul Ricœur parlait d’une mémoire « juste », capable non seulement de conserver, mais aussi de permettre de penser l’avenir à partir d’un regard critique sur le passé. Face aux défis climatiques actuels, certaines communautés redécouvrent ainsi des savoirs traditionnels pour gérer les ressources naturelles de manière plus durable. En Amazonie, par exemple, des peuples mobilisent leurs connaissances ancestrales pour préserver les forêts et les écosystèmes, offrant des alternatives concrètes à la déforestation et à la perte de biodiversité.
Dans le domaine de la santé, la mémoire des pratiques médicales anciennes permet également de compléter la médecine moderne. Des recherches ont mis en lumière l’efficacité de certaines médecines traditionnelles dans le traitement de maladies contemporaines. De même, la manière dont nous nous souvenons des crises sanitaires passées, comme la grippe espagnole de 1918 ou, plus récemment, la pandémie de COVID-19, influence les politiques publiques et les comportements individuels en matière de prévention et de gestion des risques.
Au final, face aux transformations profondes de nos sociétés, les mémoires collectives occupent ainsi une place centrale. Elles ne sont pas un refuge nostalgique ni un simple héritage figé. Elles sont une ressource vivante, parfois inconfortable, mais essentielle pour comprendre le présent et construire l’avenir. Elles offrent des repères lorsque les cadres vacillent, nourrissent les luttes, renforcent la résilience des communautés. Plus qu’un regard tourné vers hier, elles constituent l’une de ces forces discrètes qui nous permettent de tenir, de penser et d’agir dans un monde en mutation.
Notes
(1)BRATHWAITE E. Kamau, Contradictory omens: cultural diversity and integration in the Caribbean, 1974, éd. Savacou Publications, Mona, Jamaica, p 64. Dans ce texte, pour rendre compte de la convergence des histoires, des expériences dans la Caraïbe, Brathwaite dit « The unity is submarine », 80 p.]
(2) FANON Frantz, Les Damnés de la Terre (1961)
(3) RICOEUR Paul, La mémoire, l’histoire, l’oubli ; éditions du Seuil, coll. Points n° 494; Paris, 2000, p. I
Dans nos cuisines, nous répétons des gestes appris sans qu’on nous les ait jamais vraiment expliqué. De la façon de couper les légumes, à celle d’incorporer des ingrédients à une sauce, rien n’est explicitement transmis, et pourtant tout se transmet. Ces gestes ne sont pas seulement pratiques : ils portent une histoire, une manière d’être au monde. C’est souvent ainsi que les mémoires collectives agissent: à travers des habitudes ordinaires, discrètes, qui continuent de vivre sans être nommées.
Des mémoires
Bien plus qu’un simple enregistrement du passé, nos mémoires collectives agissent comme une présence discrète, souvent invisible, mais profondément agissante. Elles ne se transmettent pas seulement par des souvenirs racontés, des connaissances apprises ou des commémorations officielles. Elles circulent autrement. Dans des silences répétés. Dans des gestes que l’on reproduit sans y penser. Dans des manières de parler, de se soigner, de se protéger. Elles traversent les corps, les émotions, les non-dits. Elles nous relient, parfois à notre insu, à celles et ceux qui nous ont précédés.
À chaque instant, elles nourrissent notre quotidien. Elles structurent nos représentations du monde, influencent nos pratiques, façonnent nos liens sociaux. Elles sont là, sous la surface, comme un élément « sous-marin », pour reprendre l’image, qui soutient nos manières d’être au monde sans toujours se laisser voir.
Dans un monde traversé par des bouleversements profonds, des tensions politiques, sociales et culturelles, on pourrait craindre que ces mémoires ne soient instrumentalisées, fragmentées ou réduites au silence. Que certaines expériences soient mises en avant tandis que d’autres soient effacées. Ce serait pourtant se priver d’une ressource essentielle pour comprendre ce que nous vivons et pour agir collectivement.
Un cadre pour comprendre le changement
Toutes les sociétés s’appuient sur leur mémoire pour donner du sens aux transformations qu’elles traversent. Face à l’incertitude, elles mobilisent des récits du passé pour interpréter le présent et tenter d’anticiper l’avenir. Les sociétés caribéennes en offrent un exemple éclairant. Dans Écrire en pays dominé (1997), Patrick Chamoiseau rappelle combien la mémoire de l’oppression coloniale permet de comprendre les luttes contemporaines et les formes de résistance qui émergent dans ces sociétés en mutation. Il ne s’agit pas d’une mémoire figée ou nostalgique, mais d’une mémoire active, tournée vers la créativité et la réinvention.
Dans un tout autre registre, la mémoire des politiques d’intervention de l’État mises en place lors de la Grande Dépression des années 1930 a servi de référence lors de la crise financière de 2008, afin d’éviter l’effondrement des systèmes économiques. Là encore, la mémoire n’a pas été mobilisée pour commémorer, mais pour tirer des enseignements concrets et éviter de reproduire certaines erreurs.
Les mémoires collectives jouent également un rôle central dans la mobilisation.
Elles ne se contentent pas d’expliquer les crises : elles peuvent aussi devenir un moteur d’action. Les luttes sociales s’inscrivent presque toujours dans une continuité historique, où les expériences passées nourrissent les revendications présentes. Frantz Fanon l’a montré avec force dans Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la Terre (1961). La mémoire de l’oppression coloniale et raciale agit comme un catalyseur de mobilisation. Se souvenir des humiliations, des violences, mais aussi des résistances, permet aux peuples colonisés de s’organiser pour se libérer. C’est à partir de cette mémoire que, selon ses mots, « chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ».
Achille Mbembe prolonge cette réflexion dans Sortir de la grande nuit et Politiques de l’inimitié (2013). Il montre que l’Afrique ne pourra avancer qu’en regardant en face sa mémoire blessée, celle de l’esclavage, de la colonisation, des dictatures. Pour lui, cette mémoire, loin d’enfermer, peut devenir une force critique collective face aux nouvelles formes de domination, qu’il s’agisse du néocolonialisme ou des effets de la mondialisation.
On retrouve cette dynamique dans d’autres contextes : la mémoire des mouvements pour les droits civiques aux États-Unis ou celle de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud continue aujourd’hui d’inspirer des mobilisations contre les discriminations raciales. Ces exemples montrent que les sociétés qui entretiennent une mémoire vivante, critique et partagée sont souvent mieux armées pour faire face aux bouleversements contemporains.





