Des formes de résistance

La résistance prend le plus souvent la forme d’une réaction à une situation, un phénomène, une politique, un projet… Elle évoque des images de manifestations syndicales, de mouvements et de colère populaires.

La résistance prend le plus souvent la forme d’une réaction visible à une situation, à une décision, à une politique, à un projet. Elle évoque des images très reconnaissables : manifestations syndicales, mobilisations populaires, colères collectives. On pense aussi aux luttes anticoloniales qui ont marqué l’après-Seconde Guerre mondiale en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Ou encore aux œuvres artistiques engagées qui prennent position dans l’espace public.

Pourtant, la résistance ne se limite pas à ces formes spectaculaires et identifiables. Elle existe aussi sous des formes beaucoup plus discrètes, parfois presque imperceptibles, qui disent elles aussi quelque chose de nos ressources culturelles et sociales.

Parmi ceux qui ont permis de penser ces formes moins visibles de résistance, les travaux de Michel Foucault et ceux de James Scott.

Foucault, dont une grande partie du travail porte sur les rapports de pouvoir, montre que la résistance ne se situe pas uniquement dans l’affrontement frontal. Au fil de ses recherches, il met en évidence différentes formes de résistance : des transgressions littéraires, des contre-pouvoirs diffus, des manières de penser et de pratiquer la philosophie « autrement ». Ces résistances ne reposent pas sur une idéologie commune, ne constituent pas un mouvement unifié, et apparaissent toujours dans des contextes précis. Elles montrent surtout que l’histoire est traversée de ces formes multiples qui viennent contrarier, déplacer ou fissurer le pouvoir.

James Scott, dans Weapons of the Weak, éclaire une autre dimension encore. Il montre que la résistance prend rarement la forme de grandes mobilisations. Elle se loge bien plus souvent dans les gestes du quotidien. Des actions qui ne peuvent pas être exprimées ouvertement parce qu’elles seraient réprimées, mais qui s’insinuent dans la vie ordinaire : faire semblant d’obéir, ralentir, contourner, dissimuler. Ce sont des résistances souterraines, non organisées, non déclarées, mais persistantes. Elles révèlent que les personnes dominées ne sont jamais totalement passives : elles trouvent, dans leur quotidien, des manières de composer avec les contraintes.

Ces deux regards permettent de comprendre que la résistance n’est pas seulement un événement collectif visible. Elle peut être présente dans les pratiques les plus ordinaires et se manifester silencieusement.

Dans la vie de tous les jours, ces formes de résistance peuvent prendre des aspects très simples : feindre l’ignorance, détourner une règle, choisir de ne pas participer, adapter les usages, refuser certains modes de consommation pour des raisons politiques ou économiques, affirmer une identité par la manière de s’habiller ou de manger. On peut aussi les retrouver dans les expressions artistiques, culturelles, symboliques qui déplacent les cadres sans forcément se présenter comme des oppositions directes.

Ces résistances ont toutefois leurs limites. Elles ne font pas nécessairement vaciller les pouvoirs établis. Elles peuvent parfois même donner l’illusion d’une liberté suffisante alors que les rapports de domination restent intacts. Elles peuvent aussi maintenir ceux qui les pratiquent dans une posture permanente de réaction, sans permettre un véritable travail collectif d’émancipation.

Il reste, tout de même, essentiel de les reconnaître pour ce qu’elles sont. Elles permettent de comprendre que la résistance ne se résume pas à l’opposition entre action visible et passivité. Elles montrent que, dans de nombreux contextes, les sociétés développent des manières discrètes de ne pas tout céder, de préserver des marges, de maintenir une forme de dignité et de sens.

En ce sens, ces formes de résistance discrètes font pleinement partie de nos forces. Non parce qu’elles seraient héroïques ou suffisantes en elles-mêmes, mais parce qu’elles témoignent d’une capacité persistante à ne pas tout céder, à préserver des espaces de jeu, de pensée et d’action, là même où les marges semblent étroites.

(1) SCOTT James, Weapons of the weak. Everyday Forms of Peasant Resistance, Yale University Press, New Haven and London, 1985 (2) SCOTT James, La Domination et les arts de la résistance. Fragments d’un discours subalterne, éditions Amsterdam, 2009 (éd. orig. 1990)