Des forces pour quoi faire ?
Aujourd’hui, le quotidien nous bouscule sans relâche. Les journées sont traversées par des inquiétudes liées à la liberté, à la pauvreté, aux...
2024
3/3/20243 min read


Aujourd’hui, le quotidien nous bouscule sans relâche. Les journées sont traversées par des inquiétudes liées à la liberté, à la pauvreté, aux guerres, à l’inflation, à la financiarisation de l’économie ou encore à la complexification des rapports politiques à l’échelle mondiale. Ces réalités s’invitent dans nos conversations, nos écrans, nos décisions les plus ordinaires : faire les courses, se loger, se déplacer, élever des enfants, se projeter dans l’avenir.
Face à cette instabilité, la tentation est grande de se concentrer uniquement sur ce qui menace, sur ce qui fragilise, sur ce qui semble nous dépasser. Pourtant, une autre question mérite d’être posée : qu’est-ce qui, dans ce contexte, pourrait constituer des forces ?
Quand on parle de forces, on pense le plus souvent à des qualités individuelles. Des compétences valorisées dans le monde du travail, des aptitudes mises en avant dans un CV, une capacité à s’adapter, à se dépasser, à « tenir le coup ». Les forces sont alors associées au caractère, à la volonté personnelle, à l’idée que chacun serait responsable de sa réussite ou de son échec.
Des personnes considèrent aussi que dans ce contexte, il importe surtout d’épargner, d’investir en cas de coup dur, de stocker de la nourriture, de l’eau, d’être armé, de préparer des abris... Tout cela peut certainement s’avérer nécessaire.
Cependant, si l’on change de focale et que l’on regarde les forces dans leur dimension collective, elles prennent une tout autre ampleur. Les forces ne sont plus seulement ce qui permet à un individu de s’en sortir, mais ce qui aide une société à traverser des périodes d’adversité. Elles sont ce qui permet de résister, de tenir ensemble, de ne pas céder entièrement à la peur, au découragement ou au repli.
Ces forces ne surgissent pas de nulle part. Elles prennent racine dans des expériences partagées, des pratiques ordinaires, des lieux, des habitudes. Elles se manifestent dans des formes très diverses : des récits transmis, des mythes, des mémoires collectives, mais aussi dans des gestes concrets de solidarité, des moments de convivialité, des formes de créativité ou de résistance. On les retrouve dans les héritages culturels, dans les savoirs pratiques, dans les manières de comprendre le monde et de lui donner sens.
Elles sont souvent invisibles parce qu’elles font partie du quotidien. Elles se nichent dans ce qui permet de répondre, jour après jour, aux défis ordinaires : s’entraider entre voisins, s’organiser dans un collectif, inventer des solutions locales quand les réponses institutionnelles manquent, maintenir des espaces de discussion, de création ou de soin. Ces forces collectives forment un tissu complexe, mouvant, fait d’expériences, d’émotions, d’imaginaires partagés. Elles agissent comme des ressources discrètes, mais essentielles.
À quoi servent-elles ?
Elles permettent d’abord de donner du sens à ce que nous vivons au présent, sans céder à la paralysie face à l’avenir. Elles aident à anticiper, à résister, à dénoncer ce qui est inacceptable, à se réunir quand l’isolement menace. Lorsque des repères s’effacent, elles rendent visibles ceux qui émergent, ou rendent possible l’invention de nouveaux points d’ancrage.
En réalité, sans que nous en ayons pleinement conscience, ces forces nous amènent à créer d’autres liens, d’autres formes d’émotions et d’interactions sociales, économiques, artistiques ou environnementales. Elles ouvrent des espaces de transformation là où tout semblait figé.
Parler de forces ne revient pas à nier les difficultés, les injustices ou les formes de domination, parfois très concrètes, auxquelles chacun peut être confronté. Il ne s’agit pas de minimiser les contraintes ni de célébrer une résilience abstraite. Il s’agit plutôt de mettre en lumière les ressources insoupçonnées qui permettent d’affronter le quotidien, de s’en sortir, de dénoncer, de lutter, de se relever.
Dans un contexte où les individus comme les collectifs sont constamment mis à l’épreuve, se rappeler l’existence de ces forces est essentiel. Ce n’est pas seulement pour se rassurer à bon compte, mais pour les reconnaître, les activer, les transmettre. C’est aussi parce qu’elles offrent la possibilité d’écrire d’autres récits de soi et du commun. Des récits moins centrés sur la peur ou la performance, et davantage sur la capacité à faire face, ensemble.



