De l'optimisme

Il est souvent présenté comme une disposition individuelle, un trait de caractère. Dans le monde du travail, on le valorise comme une compétence. Dans les discours managériaux, on l’invoque pour accompagner les...

2026

1/26/20263 min read

Il est souvent présenté comme une disposition individuelle, un trait de caractère. Dans le monde du travail, on le valorise comme une compétence. Dans les discours managériaux, on l’invoque pour accompagner les restructurations, les réorganisations, l’incertitude permanente. On l’associe volontiers à la motivation, à la réussite, à la capacité de “tenir le coup”. On l’associe à de la naïveté, de la mièvrerie, à du déni, ou à l’acceptation silencieuse de l’inacceptable.

Dans un monde traversé par les crises écologiques, sociales, démocratiques, afficher de l’optimisme peut sembler indécent, comme si espérer revenait à minimiser les violences, les inégalités, les impasses structurelles.

Dans l’espace public, le pessimisme est souvent présenté comme une preuve de sérieux, de réalisme. Dire que tout va mal, que tout est verrouillé, que rien ne peut changer, donne l’impression de voir clair. Toutefois, ce discours, lorsqu’il devient dominant, produit un effet très concret : il désarme. Il décourage l’action collective. Il justifie l’inaction institutionnelle. Il alimente l’idée que la seule attitude rationnelle serait de se replier, de s’adapter individuellement, ou de se contenter de survivre.

L’optimisme commence dans le refus de cette fatalité. Ce n’est pas celui des promesses faciles, mais celui qui refuse de faire du désespoir une norme, celui qui ne confond pas lucidité et résignation.

Ce n’est pas un optimisme abstrait.

Il apparaît lorsque nous continuons de nous organiser malgré la défiance envers les institutions, lorsque des collectifs persistent à défendre des droits sociaux fragilisés, non parce qu’ils croient à une victoire rapide, mais parce qu’ils savent ce que leur abandon coûterait, lorsque des mouvements locaux inventent des formes de solidarité là où les réponses publiques tardent ou échouent.

Il se manifeste dans les luttes pour le logement, quand des habitants refusent que la spéculation décide seule de la ville, dans les mobilisations pour l’école, la santé, l’accueil, quand des professionnels et des usagers affirment que certains biens ne peuvent pas être traités comme de simples coûts, dans les engagements écologiques concrets, quand des territoires s’organisent pour transformer des pratiques, même à petite échelle, sans attendre un consensus global.

On le voit dans les mobilisations locales face aux catastrophes climatiques, quand des habitants s’organisent avant même l’arrivée des aides officielles, dans les espaces associatifs, syndicaux, culturels, où l’on continue de croire que l’action commune a encore un sens. L’optimisme qui se manifeste dans ces contextes n’est plus seulement une disposition intérieure. Il est plutôt comme une dynamique partagée.

Cet optimisme ne nie ni les échecs, ni les reculs, ni les violences structurelles, mais il refuse le cynisme comme horizon politique. Il n’ignore pas les rapports de force. Il sait que le pouvoir résiste. Il sait que les transformations sont lentes, souvent incomplètes, parfois récupérées.

Il refuse l’idée que l’histoire serait déjà écrite. Il transforme l’impuissance individuelle en capacité d’agir partagée et permet de tenir dans la durée. Il ne promet pas la victoire. Il rend possible la persévérance. Aujourd’hui, cet optimisme se reconnaît à un signe simple : des personnes continuent de débattre, de contester, de proposer, sans céder à la tentation du mépris généralisé.

L’optimisme politique est donc une force de résistance. Il s’oppose aux récits qui banalisent les inégalités. Il maintient l’idée que d’autres choix sont possibles, même lorsqu’ils ne sont pas immédiatement majoritaires.

Il ne dit pas « tout ira bien ». Il dit « tout n’est pas joué ». Il demeure une force essentielle, non pas pour rassurer, mais pour continuer à agir sans se mentir. Il consiste à agir comme si l’avenir méritait encore d’être construit ensemble.

Cet optimisme-là ne promet pas le bonheur. Il promet la continuité du lien. Il est encore là lorsque nous continuons de débattre, de nous engager, même déçus, même méfiants pour préserver des formes de coopération plutôt que de céder à la compétition généralisée. Il nous permet de ne pas basculer entièrement dans la résignation ou la colère stérile. Il maintient ouverte la possibilité d’un futur, même incertain, même conflictuel. Tant que cette force circule dans les gestes ordinaires, les institutions fragiles, les engagements discrets, il reste possible de poursuivre des actions.